Interview : professeur Roger NKAMBOU et le monde de l’intelligence artificielle.

 D’origine Camerounaise, il est l’une des personnes les plus déterminantes lorsqu’on parle de l’intelligence artificielle dans sa globalité. L’une des références internationales dans ce domaine qui relève du  mythe et de la magie, le professeur Roger NKAMBOU lors de son court séjour au Cameroun, a accepté de s’entretenir avec l’équipe  <<Hello World !!!>> de  l’École Nationale Supérieure Polytechnique de Yaoundé. Voici ses éléments de réponses aux questions de Kevin JIOKENG et NDJAMA JOY.                                        Capture

Pouvez-vous nous dire un peu qui vous êtes ? Ce que vous faites ?

Bon c’est une question qui englobe beaucoup de choses. Je suis Professeur titulaire des Universités. Je suis professeur à l’Université du Québec à Montréal, c’est une université assez connue, qui a environ cinquante mille étudiants. Je suis au département Informatique dans lequel j’ai dirigé l’école doctorale en Informatique Cognitive pendant cinq ans. Je suis le Directeur du laboratoire de recherche GDAC (Gestion, Diffusion et Acquisition des Connaissances) qui est le principal laboratoire d’Intelligence Artificielle de l’Université. Le GDAC est aussi la principale unité de recherche du programme de Doctorat en Informatique Cognitive. Je suis également impliqué dans l’encadrement de doctorants et d’étudiants en master recherche. Bon voilà … Mes intérêts de recherche se situent en Intelligence artificielle et ses applications. En tant que chercheur, je suis impliqué dans de nombreux comités scientifiques. Jai par ailleurs présidé des conférences internationales de renom, dont la dernière est la conférence WWW, la plus prestigieuse dans le domaine du web et connue comme l’une des trois plus importantes conférences dans le domaine de l’informatique. C’est justement lors de cette conférence comme je vous le disais que j’ai eu l’occasion de recevoir Sir Tim Berners-Lee (l’inventeur du web) et Peter Norvig, Directeur de recherche chez Google. Peter Norvig est quelqu’un de très important dans le domaine de l’Intelligence artificielle et qui tente de faire évoluer le web vers ce qu’on appelle le web semantique avec une vision assez différente de celle de Tim Berners-Lee. Mon collègue le Pr. Petko Valtchev et moi-même avons publié récemment un article mettant en évidence ces deux visions de l’avenir du Web dans ‘le Devoir’, une presse canadienne. Parallèlement à mes activités de recherche, je contribue à l’élaboration de projets de collaboration inter-universitaire. Camerounais d’origine, j’ai depuis 1999 collaboré avec l’Université de Yaoundé I, plus précisément avec l’Ecole Polytechnique. Dans cette collaboration j’ai eu à recevoir et former des étudiants en provenance du Cameroun en post-doctorat, en doctorat et en master. Certains d’entre eux occupent des positions qui leur permettent à leur tour  d’aider les étudiants au Cameroun à travers des stages et autres. Donc voilà qui je suis, c’est un peu long…

Vous êtes une personnalité mondialement connue dans le domaine de l’intelligence artificielle. Comment avez-vous fait pour y arriver ?

Tout d’abord, j’aimerais rappeler que cette reconnaissance est uniquement le fruit d’un travail sans relâche et dont les résultats sont largement diffusés à travers les communautés de recherche appropriées. Pour y arriver cependant, il faut aussi qu’il y ait une certaine passion. Je suis allé en Intelligence Artificielle quand j’étais étudiant parce que j’étais curieux. Dès que je me suis confronté à ce domaine, j’ai été assez fasciné à l’idée de créer des machines intelligentes, et surtout que cette intelligence soit inspirée de celle de l’humain. Ce qu’il faut pour être performant c’est d’abord et avant tout la motivation, la passion, et bien sûr le travail parce qu’autrement ça ne marche pas puisque la recherche fonctionne lorsqu’on est en mesure de développer, de produire, de tester des solutions qui doivent être publiées dans des communautés pertinentes à travers des conférences, des revues scientifiques. C’est très important, c’est ça qui fait un chercheur, c’est ça qui fait qu’on soit connu et sollicité. Cette sollicitation se traduit concrètement par ma présence au sein de plusieurs comités de programme (ou comités scientifiques) de conférences internationales, ou au sein des comités éditoriaux de revues scientifiques. Elle se traduit aussi par des invitations en tant que conférencier invité, professeur ou chercheur invité dans des universités étrangères, membre de jury de thèse et de HDR, localement (au Canada) ou à l’étranger. Je peux cependant vous assurer que je ne ressens pas nécessairement la charge qu’impliquent ces nombreuses sollicitations probablement grâce à la passion qui m’anime dans mon travail.

Beaucoup de personnes ne perçoivent pas les applications de l’Intelligence Artificielle, pouvez-vous nous en donner quelques ?

C’est une très bonne question en fait. On retrouve ses applications tout autour de nous. Si on prend juste les smartphones, ce n’est pas pour rien qu’on les appelle ainsi, c’est justement parce qu’ils ont la capacité de proposer des services, ce qui s’apparente à de l’intelligence artificielle, mais ça, c’est à petite échelle. A grande échelle on peut voir des applications plus vertueuses comme dans le domaine médical. Dans la formation pratique des médecins par exemple, on utilise des technologies pour la simulation de certains cas pratiques, ces dernières utilisent l’intelligence artificielle. On peut citer d’autres domaines comme la domotique où il s’agit d’équiper une maison avec des dispositifs intelligents capables d’aider dans l’interaction d’une personne à mobilité réduite. Je pourrais aussi citer un domaine assez incroyable qui est celui des interfaces cerveau-ordinateur. L’idée est de permettre à l’individu de communiquer directement par la pensée lorsqu’il ne peut plus utiliser son physique suite à un accident par exemple. C’est vraiment énorme, c’est à la limite de l’interface homme-machine et de l’intelligence artificielle. Pour dire simplement que l’intelligence artificielle aujourd’hui est diffuse. La robotique est aujourd’hui l’un des domaines les plus intéressants car au-delà de l’intelligence cognitive, les robots peuvent désormais être dotés d’une intelligence affective. Vous savez, pour certains, ces deux formes d’intelligence sont deux revers d’une même médaille. En d’autres termes, il faudrait avoir un savant mélange des deux pour être vraiment intelligent. On va aujourd’hui vers une intelligence artificielle qui prend en compte au moins ces deux formes, parce qu’il en existe d’autres dimensions de l’intelligence  : l’intelligence culturelle, sociale, etc.

A votre avis, l’humanité devrait-elle s’inquiéter de doter des machines d’intelligence ?

Personnellement, je ne pense pas qu’on devrait redouter les machines en elles-mêmes. Ce que l’on peut redouter par contre c’est l’utilisation que pourraient en faire des personnes mal intentionnées. Pour moi, c’est un problème de règlementation d’usage et pas plus que ça. Une autre crainte que l’on pourrait avoir serait la question de perte d’emploi. Mais là, je me dis que l’employé pourrait aller au-delà de ce que la machine peut faire. Je n’ai pas d’inquiétude, si on y arrive, c’est qu’on peut faire plus qu’elles et n’oublions pas que l’humain a beaucoup plus de ressources intellectuelles, avec une bonne partie qu’on n’utilise pas d’ailleurs. Mais ça c’est une position très personnelle, je ne peux pas montrer qu’il n’y a pas de risques économiques ou même sécuritaires…

Pensez-vous qu’on pourra arriver un jour à une intelligence artificielle capable de créer comme l’Homme, ou bien de penser comme lui ?

Je pense qu’on n’est absolument pas dans la perspective de créer des clones des humains. On serait plutôt dans la perspective de tenter de comprendre l’intelligence en tant que phénomène avant toute chose, de comprendre ce qui soutient ce phénomène, et essayer, par le biais des machines, de reproduire ces comportements.

Pensez-vous que les robots soient l’avenir du web ?

Je vais dire que les « bots » ont toujours fasciné. L’idée d’avoir des agents qui nous représentent, des agents personnels, est assez vieille. Je pense qu’on n’est pas arrivé à valoriser cette approche jusqu’à présent parce que l’industrie était tournée vers autre chose. On a aujourd’hui des réseaux sociaux accessibles et de toute nature, de même que de nombreuses applications et des MOOCs, qui permettent déjà de virtualiser beaucoup de choses. Est-ce que c’est l’avenir ? Moi je trouve que c’est attrayant mais ne vois pas une tendance qui dit que c’est vers là où on va maintenant. Il y a aussi un effet de mode qui est là. Sinon, l’idée d’avoir un agent personnel qui nous représente, à qui on donne des consignes, qui pourrait apprendre de nous, va nous pousser un peu plus loin en matière de l’individualisation et de la personnalisation des interactions, c’est-à-dire la capacité à avoir des interactions très pertinentes pour nous même, mais aussi, de créer des cadres sociaux, des réseaux sociaux beaucoup plus intéressants. Revenant sur les robots (en dehors du Web), je crois que la co-habitation avec l’humain se fera de plus en plus. Je me rappelle de cet hôtel récent de 72 chambres à Tokyo au Japon ( ‘Henn na Hotel’ – traduction – ‘Hôtel étrange’ ), le tout premier géré entièrement par des androïdes (ou robots humanoïdes) de la réception jusqu’aux services en chambres.

Avez-vous un conseil à donner aux étudiants de l’ENSPY ?

Je vais commencer par vous féliciter d’être des étudiants de Polytechnique, parce que vous savez c’est l’école d’élite pour la formation des ingénieurs de ce pays. De plus, d’après mon expérience personnelle, les interactions que j’ai eues avec le personnel (tant enseignant qu’administratif) de Polytechnique étaient magnifiques. L’ENPSY est mon principal bassin de recrutement, parce que je me dis que vous êtes non seulement très travailleurs mais aussi hyper-intelligents. En général, je ne me trompe pas sur ce jugement. Si j’avais un conseil à vous donner, ce serait d’ouvrir votre esprit. On vit dans un monde où les choses évoluent tellement vite. Malheureusement et je dirais heureusement pour vous, vous œuvrez dans un domaine qui évolue de manière importante, où on passe le temps à apprendre. Il est donc important de pouvoir s’adapter assez rapidement à différentes situations. Pour vos lectures, essayez d’aller au-delà de la technique, des méthodes. Lisez des livres de philosophie classique, il y a pas de souci. Ce que je veux vous faire comprendre, c’est qu’il faut forger votre esprit à l’ouverture. Il faut savoir que la pluridisciplinarité n’est plus une mode mais une réalité prisée dans tout environnement de travail. On a besoin de moins en moins de spécialistes ; on cherche des personnes un peu généralistes, pour comprendre plus de choses et pouvant s’adapter rapidement à un contexte hautement évolutif. Ceci dit, le curriculum de la formation d’ingénieur à l’ENSP permet tout à fait de forger des esprits généralistes. L’informatique est un domaine vaste comportant de nombreuses expertises. Je suis heureux de constater que l’ENSPY a déployé un effort considérable pour doter le département de Génie-Informatique de ressources humaines (hautement qualifiées) avec des expertises variées et de pointes, créant ainsi un environnement riche et varié favorisant le développement de cet esprit généraliste et multi-expertises dont un ingénieur informaticien a besoin pour être compétitif. En bref, je vous encourage à développer simplement votre curiosité généraliste.

 

Interview menée par MBIDA Marc Anthony, JIOKENG Kevin, NDJAMA JOY, BAH MAMOUDOU et rapportée par DAOUDA Rahimatou.

Post Author: Team Hello World

2 thoughts on “Interview : professeur Roger NKAMBOU et le monde de l’intelligence artificielle.

    BATCHAKUI

    (11 août 2016 - 15 h 44 min)

    Formidable tout simplement.
    Mes félicitations à l’équipe Hello World pour cette interview.

      Team Hello World

      (23 septembre 2016 - 21 h 01 min)

      Merci Monsieur

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